31 mai 2008
Lever de masque
Ce matin, pour la première fois depuis longtemps, mue par une saine colère, une envie d’être et de dire, elle balaiera ces compromis qui s’imposent afin d’exister un peu. Elle ira dénoncer enfin son caractère. Elle parlera sans élever la voix certes, au mépris cependant de sa retenue coutumière. Ils sauront ainsi de quel bois ardent elle flambe intimement, quelle volonté la dévore en réalité, malgré les fallacieuses apparences. Car, de nature peu ambitieuse, elle ne s’avère pourtant pas cette personne, veule, que certains affirment connaître, encore moins cette silhouette confuse dont on prétend assurément avoir fait le pourtour. Elle n’est ni ce fantôme errant parmi ces joyeux fats, imbus de leur petite ignorance, ni ce quidam rampant comme damé sous le doute, comme séquestré entre l’inconscience de ses qualités réelles et le soupçon de sa singularité.
Depuis trop longtemps elle se barricade, muselée dans une neutralité ordinaire, assujettie aux lubies d’autrui, puisque redoutant le conflit et parce qu’abhorrant la violence. Aujourd’hui néanmoins, une fureur latente transpire soudain, niant la demi-mesure, refusant toute parade ; dès lors, une sédition profonde, souveraine, déclare s’improviser. Celle-ci entend donc mettre fin à un quelconque retranchement : il ne s’agit plus désormais de temporiser, derrière un verrou, à s’en ronger les phalanges ; il ne faut plus donner libre accès à sa peur de heurter quiconque ou à sa crainte de l’affront général et, du fait, se poser en victime consentante, dans le regret de l’informulé, dans l’abnégation de ses desiderata.
Alors, ce matin, pour la première fois depuis bien longtemps, elle s’autorisera cette témérité et elle aura raison ! Et raison aussi de leur arrogance ! Ce jour, elle ne se fera pas l’ombre d’elle-même sous leurs soi-disant lumières.
Ce texte se trouve également ici : http://coumarine2.canalblog.com/
répondant à la consigne 69 de "Paroles Plurielles". Quelques minces retouches ont été apportées.
23 avril 2008
Couloir N1
Il est temps de parler de ce couloir N1
Ce corridor humain des humours de plain-pied
Des sourires au coin du café-rire ralliés
Qui longe les cloisons de notre gagne-pain
Bureau de joutes entre badins de terrain
Passés ces quarts diurnes consignés sur écran
Il est séant de parler du couloir N1
Où la trêve s’emploie à nous armer d’un cran
Ces zestes de détente et de vie sous cape
Ces dialogues que l’on pourrait croire volés
Sont autant de béquilles et de soupapes
Pour inviter tous nos matins à se lever
Il est franc de parler de ce couloir N1
Chaque jour y reconduit notre semaine
Chaque semelle paperasse en son chemin
A grand pas d’anecdotes ou de rengaine
Il est vrai de parler de ce couloir N1
Quand au creux noir de quelque godet fissuré
Se lit parfois le marc d’un zèle pressuré
Par certains maux que l’on se disait anodins
Oui il faut parler de cette coulisse d’entrain
Où s’échangent des mimiques amicales
Foin des grimaces, des saynètes rivales
Qu’on ne saurait singer dans ce miroir N1
15 mars 2008
Vous rendre le sourire
Je ne vous suivais pas, non. Vous filiez votre gêne, quand de dos j’allais de l’avant, et sans vouloir vous doubler, je vous l’assure, je croisais mon chemin. Mais à vos épaules peu fières, à votre allure en peine, je devinais chez vous cette langueur qui gaine, aussi ai-je, légère, ralenti le train.
Le vent discret portait votre parfum, j’ai reconnu le vent. Il sentait le bouquet de l’oubli, bien après le soufre du courroux. C’était le vent qui tourne, passé le tourbillon.
Vous savez quoi ? Comme je marchais près de vous, je voyais sous vos pas, la sève évincée par le bitume, la griserie pilée dans le béton.
Je ne vous suivais pas, non. Vous regardiez devant, je regardais derrière, et sans vouloir voler vos airs, je vous l’assure, je les prenais au vol. Malgré votre masque en cuir, par-dessus votre manteau de cire, je percevais chez vous ce vernis qui préserve, aussi ai-je, réservée, rencontré le sol.
Ce sol discret portait votre parfum, j’ai reconnu le sol. Il sentait le flacon des déboires, bien après le philtre des soupirs. C’était le sol qui se dérobe, le trottoir du repentir.
Vous savez quoi ? Comme je traversais sereine, vous avez, Madame, égaré en chagrin un précieux présent. Et moi j’aurais aimé, allante, vous rendre le sourire…
22 février 2008
Poétesse
Et quand bien même, Nature, ce que tu sèmes aurait la joie d'un ciel coloré de soleil, la vie d'un papillon, sa fugace beauté ne laissent de sillon qu'une poudre éphémère...
A bien saisir, Nature, la clarté que tu offres, de l'aube et ses rayons aux confins du couchant, sous l'ombrage des temps, le jour perce et décline, pour l'étoffe insondable du crépuscule opaque.
Ces mots lacrymogènes inscrits sur le socle où repose endeuillé l'Amour insécable, ces chatoiements des vagues de l'âme subsistent, seuls stigmates à jamais encensés.
Bien au-delà des appels lacérant le poitrail d'un monde perlé de sang aux moeurs liberticides, sur un fond d'irréel, Elle appose le bonheur, extirpe de l'encre noire l'impérissable leurre.
Délibérément, au lointain son esprit se perd, allant chercher ailleurs de quoi ancrer sa trace, preuve irrécusable de son passage bref par l'univers insane de l'Etre inopiné !
Alors que doucement devant ses yeux défilent un flux de paysages d'où rejaillit la flamme, sur le blanc maculé s'épanche sa fibre, comme une métamorphose, une sublimation.
Elle même créatrice, elle redonne le souffle aux splendeurs que la réalité émousse et dans l'agitation engendre l'oasis, peuplée et merveilleuse où règne sa musique.
Et quand bien même, Nature, les barrières que tu dresses seraient inflexibles, dociles à la raison, son esprit vagabond, par la folie alors retrouverait la voie conduisant à la source.
Par ce désert brûlant, aveuglée de lumière, le globe entre ses mains tournerait tel un jouet ; maîtresse de sa liberté mais esclave de ses vers, le bâton qui la guide vers l'authenticité...
16 février 2008
File conductrice !
File conductrice ! Regard absent, sans égard
Pour chaque sortie ou panneau indicateur
Tu prends la route et suis la ligne sans écart
Mais sans tenir compte des chiffres du compteur
Rivée au siège en vitesse automatique
Tu n'es pas arrivée, tu n'es pas parvenue
A te faufiler dans les fils électriques
D'une vie étriquée par déconvenue
En file indienne, tu scalpes derechef
Tout autre entêtement que celui du moteur
Et jusqu'à plus de sens, tu n'as d'autre chef
Que l'arrière véhicule d'un autre chauffeur
Tu n'accélères pas, car tu n'es pas pressée
Même si tu presses cet accélérateur
Parfois viscéralement, le coeur encrassé
Des fumées que libère un spectre destructeur
Bravant l’autoroute jusqu'à plus d'essence
Flash-back spécieux au volant des occurrences
Ton obsession ricoche contre le pare-brise
A venir se jeter sous les roues d’une méprise
File conductrice ! Regard absent, sans égard
Pour chaque sortie ou panneau indicateur
Tu prends la route et suis la ligne sans écart
Mais sans tenir compte des chiffres du compteur
.........
Oublieuse de tous, de tout ce qui t'entoure
Le monde roule chauffard sur ton existence
Renverse au virage l'espoir que tu encours
Sur le passage clouté de ta conscience...
23 janvier 2008
Gynéïde
Illico texto, pareille à un hologramme impavide, elle s’adresse par le menu au quidam d’outre-écran, devise de justesse avec ses sosies devant des micros et, comme personne, se cantonne au vide des numéros de téléphone qu’elle compose à cran. Nonobstant les répondeurs, rien ne l’écoute rien ne l’entend ; inaudible presque, elle reste ainsi en veilleuse des heures durant, face à untel, face à elle-même.
Désincarnée, elle se prénomme Gynéïde.
Crescendo, plus émission qu’émotion en vérité, elle appuie inlassable sur des boutons pour abréger toujours ses maux ineffables, ses différends mêlés à des unités. Elle transmet machinale des lettres de fortune, à fins de formater nom et identité et met aussi un terme par touches digitales à son imaginerie, à un verbiage cursif alors elle se résume, pour en venir au faîte de sa messagerie.
Déshumanisée, elle se sous nomme Gynéïde.
SOS mémento, tous ses livres idylliques bradés contre des bribes de mémoire, elle s’en sort quand même défragmentée, repliée sur l’oubli, en vue de maintenir un support quantitatif de liaisons sans histoire, sauvegardées seulement à force de données synthétiques. Par pulsation, elle garde ainsi à cœur de tenir maints contacts sous tension, dans un automatisme, loin des bugs affectifs.
Désaffectée, elle se dénomme Gynéïde.
Fiasco, portraits d’album copiés collés dans des fichiers, clichés subtilisés à des séries télédiffusées, elle feint des sentiments qu’elle programme plus qu’elle n’aime et se fourvoie croyant être vraie, hors connexion du cercle des vivants. Malgré sa résolution, le déclic ne s’insère pas, entité dénuée de fantaisie, pauvre même de conviction, pièce détachée du circuit, entre elle et la vie nulle alternative, nulle illusion, le courant ne passe pas.
Désintégrée, elle se nomme Gynéïde.
L’espace de quelques lignes, j’ai perdu qui je suis, privée soudain d’essence, j’ai endossé une impersonnalité et, un instant Gynéïde, j’ai déposé ici un texte sans âme…
02 janvier 2008
En souvenir, l'été
Sous un climat de calme ensoleillé, pour combler mon regard il y a, au bord des petites routes sinueuses, de vastes champs d'orge, de blé... maintenant coupés et de tournesols indifférents au passage des promeneurs.
Indifférents car ouverts au ciel, ces grands soleils venus d'Amérique ne daignent pas s'orienter vers l'ombre fugitive et fragile du passant. Quand celui-ci foule le sol brûlant de goudron fondu, il peut, même inattentif, percevoir le son continu de l'eau jaillissant des arrosoirs en duo avec le chant répétitif du coucou.
Des confins de ce paysage, un choeur lointain porté par le vent parvient aux chemins de campagne : le vrombissement des machines-outils, le ronronnement des voitures qui défilent sur la grand' route presque oubliée et la chanson des arbres orchestrés par le temps.
22 décembre 2007
En vol
Donnez-moi d’autres mirages
Que du mièvre dans le marbre
Ou le tronc creux d’un vieil arbre
L’avion s’écrase au décollage
Donnez-moi un vol d’allusions
Plutôt qu’une figure en cage
Lesté de vaseuse effusion
L’avion s’écrase au décollage
Donnez-moi de l’extravagance
Loin de ces idéaux d’usage
Lourd de symboles d’élégance
L’avion s’écrase au décollage
Passez-moi l’expression neuve
Pour dire l’aimer sans verbiage
Pour devancer le mot-fleuve
L’avion s’écrase au décollage
Ouvrez-moi une ère inédite
D’imprévu plein mes bagages
Un ciel qui la laisse interdite
Que l’avion fuse en dérapage
Hors la piste d’atterrissage…
11 décembre 2007
Ma chère haine et mie
Je repose rêveuse en ton flanc et je pose sur tes hanches mes émules jour et nuit. Tantôt le frôlement, tantôt le soufflet, ainsi faite, ainsi défaite, je porte à tes lèvres tour à tour hardiesse puis inertie et je te saisis par la taille de mes batailles, de mes tristesses.
Entre secousse et sommeil, entre lucidité et méprise, fauchée contre ton ventre, toute à la séduction de l’entredeux, jamais à la rescousse je n’émets pour autant la moindre inflexion, jamais dans cette entreprise, en fâcheuse imposture, je n’ose rêveuse entrevoir la juste mesure.
Distraite au fil de toi, par excès de nerf ou défaut de foi, sur le sentier de la crise ou sur le simple abandon, je commets l’impair et je casse, et je mets rêveuse tout de travers, quand tout va à l’endroit.
Alors que ta fougue me tend les bras, j’embrasse un rival besoin, tandis que tu m’ouvres le chemin, je fonce à l’encontre de ton huis, et c’est au sein d’une chose morte que mon être se sustente.
Alors que ton indifférence m’empoigne, j’ai des poignées d’émotion forte, en fixant tes volets clos, je m’achemine avec des fleurs jusque ta porte, et c’est au cœur d’une passion survoltée que mon vécu se porte.
Vois-tu, rêveuse parfois je t’aime, rêveuse parfois non, mais toi et moi, où que je me traîne, quoi que je fasse, c’est pour toi… sinon Rien.
09 novembre 2007
L'alliance du soir
Ce soir encore l'horizon incarnat contemple le soleil s'étendre sur la mer.
Le sable mouillé, que caresse la vague, porte en son coeur jauni un instant cette union, jusqu'à ce que le vent, dans un tendre murmure, vienne gommer le pas de la nuit silencieuse.
Soudain, l'eau écumante déferle sur le rivage, où les rochers altiers se dressent en bordure. La mer se déchaîne, semble les repousser, et des perles limpides jaillissent de toute part.
Cette fois encore, dans la jouissance d'un soir, le soleil est captif de la reine des eaux. A mesure qu'il approche, une enveloppe se tisse, son reflet peu à peu s'estompe avec le noir.
Puis, le voile nuptial progressivement s'éclipse. Et quand le ciel blanchit, à l'abord du jour, le soleil et la mer au matin se séparent.

