09 mars 2008
Cauchemar cliché
Ce soir, je vous l’assure sans fard, il faut me craindre. Ce jour défunt, je revêts pour l’heure le voile de la laideur. Pourquoi s’affubler de beau, quand la noirceur va si bien et que l’usure moule le monde comme une seconde peau ? Je serais mal vêtue de rire pour exorciser ce démon jailli des limbes où je me sème, mais il ne me sied pas non plus de geindre sur cet état qui inhibe le chagrin même.
Cette nuit, ma vie démaquillée, je dors dans des draps de Satan ! Emmaillotée à l’ombre dans les langes du mépris, j’ai le goût mauvais du rien, la cruauté du néant.
Je suis ce poing sans interrogation qui atteint la joue d’un enfant, cet accent grave qui ponctue la phrase qui blesse, cette virgule mal placée où butte le mot promesse, cet antre parenthèse où s’incrimine la parole minuscule… Et en frappes magistrales, et au pied de la lettre, je suis le terme capital.
Je suis l’arène où joutent les pleutres malveillances, les gradins bondés de toutes les détresses ; parmi la foule houleuse des refoulés, le fiel de l’abandon au fond du verre de l’absence ; jusqu’à la nausée de l’ivresse, le choc forcené des cultures qui trinquent, ingérant la liqueur écoeurante des rancœurs affamées… Et sur ce relent de la veille, et sur ces représailles intestines, et sur le sacre des tyrans, je suis l’hypocrisie légendaire, l’épitaphe assassine et la profanation des reliques humanitaires.
Je suis le mortier dans les plumes de cette aile qui bat notre ère, le tremplin maudit du carnage industriel, la mécanique de l’accoutumance et du gaspillage, l’usage délétère des produits chimiques, la turbulence viciée des véhicules, les gaz prisonniers au creux des artères asthmatiques, le reflux intense de gerbes toxiques… Et par le stress des saisons et l’acidité du ciel, par la sénescence des terres et l’abattement des arbres, par la lassitude du paysage et le déclin de la verdure, par l’agonie des mers et le tarissement des sources, par ce pli sur la carte et par cette agression perpétuelle, je suis un crime innommable, une injure à la nature.
Je suis un guichet fermé où se massent les cœurs ouverts, un radeau d’infortune vers une terre d’exit, un espoir mensonger sur un encart publicitaire, un libre-service inaccessible, le dôme en carton poubelle des sans-abri, je suis leur gîte et leur couvert manquant, la gratuité du froid et de la maladie, une planche insalubre pour une pauvreté intangible, le crachat de la douane à la frontière ennemie, un salaire de misère perdu à la sueur de l’affront.
Je suis le visage impénétrable, la verrue sur l’âme des quidams égoïstes qui s’oppressent machinalement dans la cohue, chacun plongé incognito dans un épisode monocorde de sa sphère, parcourant au passage un trajet répétitif, saluant le silence austère des autres individus, le pas alerte mais l’esprit gourd et l’air abêti, insensibles aux frictions familières de leur colonie... Ainsi par ces aiguilles qui tournent irréversibles, ces minutes qui déferlent puis s’étirent interminables, pour venir inexorables ricocher sur la journée, à une allure concurremment fastidieuse et endiablée, ainsi par ce travail inéluctable de la résignation, je suis le verrou de leur cellule.
Je suis l’oeil parfois sourd et le corps criblé de la science, le champ de mire de son ironie, l’assurance de son doute, le forage de ses acquis ; le truchement des inconsciences que traduit l’extinction des feux de l’Art, la créativité révolue, le chef-d’œuvre vérolé, sous le joug et la licence des modèles standards et rouages artificiels de la société ; je suis les oripeaux de la richesse, réduite à la seule fierté de mendier… son Bien.
Je suis en somme le vitriol de l’existence, je suis d’autant le vœu d’en finir.
Maintenant, assurément il faut me craindre, je suis la griffe de l’Absurdité.
Commentaires
VANITY CASE
Une bave torve aux lèvres
Une giclée de morve
En guise de regard
Le tordu sourit devant
La putréfaction qui l'imprègne
De son arôme de sangsue
Dégoulinante de crachats saumâtres
Sur les plaies de son âme purulente
Ses pieds de supplicié pissent
Des glaires jaunâtres
Pendant que les croûtes et escarres
Opèrent leur mutation cancerigène
Un vrai cauchemar !
L’outré, l’effet disgracieux est certainement recherché, mais là, j’ai un peu de mal avec ce portrait délibérément rebutant et l’image monstrueuse qui s’en dégage…
Ouah !
C'est écrit de manière magistrale...même si le thème m'effraie presque un peu !!
c'est un petit exercice pour tester le vitriol et rester dans la thématique du post.
Merci Antigone. Et oui, il faut s’effrayer un peu de certaines réalités, ne plus les considérer seulement comme un mauvais rêve.
gmc : Test réussi !
tu nous joue le thème inverse maintenant? allez...
Youlia,
Pourquoi pas ? Après tout, ma réaction par rapport au texte test de gmc semble révéler que je ne suis pas d’humeur aussi « acidement » sinistre que ça…
J'espère et je sais que tu n'est pas "d'humeur aussi - acidement - sinistre que ça et que tu peux faire aussi dans la légèreté et l'humour
Pas si cauchemar...
Le texte de "Cauchemar Cliché" est fort, sans concession, mais il touche juste. Rien d'excessif par rapport à la réalité des choses (ou si peu!) Le style est percutant, avec à peine ce qu'il faut de dérision pour rendre le message moins désespérant. Bravo!
Bravo quel texte, tu m'épates de plus en plus. Avec autant d'écrits dans ton appart'errance, à quand le recueil de tous ces beaux textes ?
Bisous à bientôt
Gaston,
Me voilà flattée, même si je sais que là n’était pas le but. Merci pour ce commentaire.
Annick, Mimie,
Gros bisou à toutes deux
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